Le faubourg Saint-Antoine (XIIème arrondissement) est célèbre à juste titre pour ses pittoresques passages typiquement parisiens. En balade dans ce quartier haut en couleurs, vous emprunterez peut-être la rue de Charenton. Je vous recommande alors d’aller jeter un coup d’œil au N° 52 ; à mi-chemin entre la Bastille et la gare de Lyon, vous pourrez admirer la façade de cet immeuble :

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Il s’agit d’une des ces constructions assez massives, caractéristiques de la période post-haussmannienne, en matériaux mixtes (brique et pierre calcaire). L’élévation du bâtiment laisse à penser que son rez-de-chaussée abrite un hangar ou des entrepôts (le personnage donne une idée des dimensions), tandis que le premier – et seul – étage est probablement occupé par des bureaux. On peut noter au passage que l’immeuble en question est voisin d’un restaurant asiatique lounge plutôt select (quoique les spécialités à la vapeur y soient peu onéreuses), Le China, mais cela n’a rien à voir avec mon propos.

Regardez bien : une plaque rectangulaire (40 x 30 cm) en marbre blanc légèrement veiné est fixée à plus de deux mètres du sol, sur la deuxième pile en partant de la droite. Approchons-nous…

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Nous savons, depuis Aristote, que « tous les hommes désirent naturellement savoir » (Métaphysique, A, 1), aussi la question vient-elle immédiatement à l’esprit : « Que s’est-il donc passé ici le 17 avril 1967 ? » Mais puisqu’on vous dit qu’il ne s’est rien passé ! « Dans quel but et pour quelle raison cette plaque le précise-t-elle alors ? Pourquoi ce jour-là, pourquoi ici ? » Et pourquoi pas ?... Voilà tout le paradoxe stupide et déroutant d’une plaque commémorative qui ne commémore rien. Car après tout, ce que cette inscription semble suggérer, c’est qu’ailleurs, un autre jour, il s’est passé quelque chose. Alors qu’il est évident que dans quantité d’autres endroits, d’autres jours, il ne s’est rien passé non plus et que ce n’est pas signalé pour autant…

Une autre explication est beaucoup plus séduisante : ce lieu précis a été le théâtre d’un drame intime ou méconnu, auquel cas la plaque indique par antiphrase que là s’est déroulé un événement que l’histoire officielle a injustement oublié ou passé sous silence. Un poète maudit s’est-il pendu à ces grilles (on songe à Nerval) ? Un anarchiste froidement abattu par la police ?... Les rues parisiennes ne sont jamais avares d’anecdotes farfelues.

En furetant sur le Net, on apprend qu’il existe d’autres plaques semblables, ou du même genre, ailleurs dans la capitale. Un article touffu et laborieux, mais bien documenté, leur est consacré :

http://remi.schulz.perso.neuf.fr/divers/legoff/plaque_a_part.htm

Pour les chanceux qui ont du temps à perdre, vous savez ce qu’il vous reste à faire : rendez-vous sur place le 17 avril prochain afin de ne pas assister à une cérémonie commémorative qui n’aura pas lieu. Vous me raconterez…