Je vais vous expliquer en une quarantaine de lignes pourquoi je déteste le suffixe nominal « -aine ».

Ces quatre misérables petites lettres combinées (qui ont pour homonyme « haine ») servent surtout à former le féminin des noms et adjectifs en « -ain » : « certain », « certaine ». Jusque là, rien de bien méchant.

Mais la finale « -aine » a un usage beaucoup moins courant (que l’on rencontre à peine dans une quinzaine de mots) : ajouté au radical du nom de certains nombres, elle sert à former des termes désignant des approximations numériques : une centaine est un ensemble d’environ cent éléments semblables, les quelques unités en plus ou en moins étant considérées, à peu près, comme quantité négligeable…

Un seul cas constitue une exception, puisqu’il désigne une quantité bien précise : une demi-douzaine d’œufs, ce ne sont pas 5 ni 7 œufs, mais bien 6 (au prix où sont les œufs !).

Tous ces mots en « -aine » s’avèrent parfois bien utiles pour dissimuler l’indigence de sa culture sans passer pour autant pour le sombre ignare que l’on est : « Zola a écrit une vingtaine de romans », c’est inexact mais pas totalement faux. Dans le même esprit, on peut dire aussi sottement que le tableau ci-dessous représente une quinzaine de personnages :

Jérôme Bosch, Le Portement de croix musee des Beaux-Arts Gand

Jérôme Bosch, Le Portement de croix, vers 1515, Musée des Beaux-Arts, Gand

Il y en a en réalité 18 (sans compter la face du Christ sur le voile de Véronique, en bas à gauche), mais j'aurai peut-être l'occasion de vous en dire un peu plus dans une quinzaine de jours… Entendez par là, d’ici environ deux semaines ; doux euphémisme pour signifier « pas dans les jours qui viennent », mais « dans pas trop longtemps non plus ». Du reste, si un futur employeur possible vous dit : « je vous contacterai sous une quinzaine », traduisez : « Vous n’entendrez plus jamais le son de ma voix ».

Le mot en « -aine » peut parfois être nuancé (sans précision supplémentaire aucune) par un adjectif tel que « petite » ou « bonne » : « il a une bonne vingtaine de minutes de retard », c’est-à-dire, environ 25, voire un peu plus, mais quand même pas une demi-heure.

Mais enfin, là ou ce suffixe se rend particulièrement détestable, c’est lorsqu’il est employé par certains journalistes sans aveu (tous médias confondus) au sujet de la mort ou de la souffrance humaines : « Parmi les victimes de l’épidémie, on dénombre des centaines d’enfants », « Une trentaine de personnes ont été tuées au cours de l’affrontement », « À Islamabad, un attentat à la voiture piégée a fait une dizaine de morts ». Comme si on pouvait faire peu de cas de la vie d’un ou deux humains, quantité si peu importante qu’on s’autorise à n’en pas tenir compte ; comme s’il était possible de quantifier les existences individuelles… On se demande à quoi doivent songer les proches de la onzième victime pakistanaise (peut-être ne fait-elle pas vraiment partie du groupe ?).

Notez, pour finir, que ce sont bien 1193 bagnoles qui ont été incendiées en France lors de la dernière nuit de la Saint-Sylvestre, cependant qu’ailleurs dans le monde, des centaines de gosses, etc.