UN PETIT CHEF D’ŒUVRE MÉCONNU :

Les vestiges de la chapelle Saint-Aignan à Paris

Une travée et demie, un doubleau complet en plein cintre, quelques colonnes engagées surmontées de six chapiteaux sculptés : voilà tout ce qu’il reste de la chapelle Saint-Aignan, sur l’île de la Cité, à un jet de pierre de Notre-Dame. À vue d’œil, cela ne paie guère de mine, et pourtant l’ensemble date du premier quart du XIIème siècle et constitue un exceptionnel spécimen d’architecture et de sculpture romanes à Paris.

Saint Aigna1

Photo : paris.catholique.fr

Prise dans la maçonnerie d’immeubles plus récents entre les rues des Ursins et Chanoinesse, ces modestes vestiges sont les derniers témoins de la vingtaine d’églises, chapelles et oratoires qui pullulaient dans le quartier à l’époque médiévale.

En dehors des habituelles sculptures décoratives à motifs feuillus (libres ou maladroites interprétations du modèle classique corinthien), un petit chapiteau attire l’attention : celui-ci représente un personnage masculin grotesque (manifestement nu et émasculé !?) saisissant symétriquement à pleines mains ses chevilles dans un grand écart acrobatique et/ou obscène :

Sa 2

Photo de l’auteur

Ce chapiteau en particulier offre une édifiante illustration du principe de "subordination du cadre", souvent présenté comme un trait caractéristique de l’art roman : le sujet représenté épouse parfaitement la forme géométrique (et donc contraignante) de son support, comme si l’artiste avait horreur du vide, selon l’expression consacrée…

Le motif – profane, soit dit en passant – est, du reste, très courant dans l’iconographie romane. On le retrouve, par exemple à Montracol (Ain) :

Montracol (Ain) 

Photo: annuaire-mairie.fr

Mais il adopte beaucoup plus volontiers la forme d’une sirène (représentation symbolique de la femelle tentatrice et constituant par là même une mise en garde contre la luxure, etc.), comme c’est le cas dans le cloître d’Elne (Pyrénées-Orientales) : 

Elne

Photo: d'après A. Jacquot-Boileau

 

Pour en revenir à notre chapelle, ajoutons qu’elle fut successivement transformée en magasin de tonneaux, en entrepôt à bois, puis en écurie au XIXème siècle :

Sa 5

Document: J. Hillairet

Elle servit encore de dépôt de meubles à un antiquaire jusque dans les années 60… Ces vestiges sont aujourd’hui parfois visibles (à l’occasion des "Journées du patrimoine") dans un hangar de la cour du n° 19 de la rue des Ursins.

Parmi tous les monuments religieux dont regorge Paris, voilà donc l’unique exemple de sculpture romane in situ dans la capitale (les musées du Louvre et de Cluny conservent quelques œuvres lapidaires de la même époque provenant d’édifices parisiens aujourd’hui disparus, notamment de l’église Sainte-Geneviève. Quant aux églises Saint-Germain de Charonne et Saint-Pierre de Montmartre, elles ont été en grande parties reconstruites...).

Pour un historique succinct, mais à peu près sérieux du bâtiment, je vous renvoie à cette page :

http://www.paris.catholique.fr/656-La-chapelle-Saint-Aignan.html

En dehors de ça, on ne trouve pas grand chose d’intéressant sur le Net, la référence incontournable restant, bien sûr, le bon vieux Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques Hillairet (Éditions de Minuit, 1963).