"Une boîte de Suédoises pleine est plus légère qu'une boîte entamée parce qu'elle ne fait pas de bruit."

Marcel Duchamp, Rrose Sélavy

 

 Le sujet de cet article m’est inspiré par une assiette parlante en céramique de Digoin & Sarreguemines, chinée parmi tant d’autres en brocante dans les années 90.

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Cette petite assiette (20 cm  de diamètre), datable d’après sa marque de la fin du XIXème siècle, est la troisième d’une série de 12 – toutes différentes – dont les illustrations centrales ont pour thème le tabac et ses consommateurs.

On y voit un homme seul, debout sur un chemin de campagne. Le vent semble souffler suffisamment fort pour entraîner les pans de son pardessus et agiter les bouquets d’arbres derrière lui ; son chapeau n’est pourtant pas sur le point de s’envoler. Nous sommes vraisemblablement en automne, il s’en retourne chez lui après un bon déjeuner et songe à (r)allumer un cigare. Seulement voilà, la légende indique qu’il ne lui reste plus qu’une allumette.

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La canne passée sous le bras, de manière à avoir ses deux mains libres, notre fumeur invétéré marque une pause, prend appui sur sa jambe gauche, et s’apprête à craquer sa dernière allumette. Prendra-t-elle ? Si c’est le cas, la flamme résistera-t-elle au vent ? Pourra-t-elle enfin embraser l’extrémité du cigare ? Moment de suspense insoutenable en ce dimanche après-midi d’octobre, peut-être le dernier jour de l’année avant que la saison bascule…

Inutile de préciser qu’il n’y a nul bureau de tabac à l’horizon, donc, si le coup rate, c’est la frustration assurée ! Il s’agit également de bien protéger la petite flamme salvatrice… En temps normal, qui prête attention à un seul de ces petits bâtonnets de bois à l’extrémité phosphorée ? La boîte peut bien en contenir des dizaines ! Elles paraissent toutes identiques et insignifiantes, petites choses sans valeur ; mais la dernière est si précieuse qu’on se prend à regretter amèrement toutes celles qu’on a gaspillées dans l’insouciance de la boîte pleine, à maudire son manque de prévoyance et son entêtement puéril à utiliser des allumettes (mais quand me déciderai-je à acheter un briquet ?).

La dernière allumette, ce n’est pas du tout comme la cigarette du condamné : celle-ci est désespérément certaine, celle-là importe à nos yeux seuls et promet peut-être la satisfaction d’un désir aussi futile qu’immédiat. Tout n’est pas perdu en cas d’insuccès. C'est un peu comme le dernier métro : il n’y a pas mort d’homme si on l’a raté, n’empêche qu’on n’en mène pas large.