John Singleton Copley (1738-1815)

Watson et le requin

1778, National Gallery of Art, Washington

La scène est « basée sur une histoire vraie » (j’adore cette traduction imbécile et littérale de l’anglais based on a true story). Nous sommes en 1749, à Cuba sous domination espagnole. Alors qu’il se baigne seul dans le port de La Havane, le jeune Brook Watson (un sujet britannique, orphelin âgé de 14 ans) est attaqué à deux reprises par un requin. Le moussaillon doit son salut à l’intervention d’un canot qui mouillait à quelques encablures (ne boudons pas notre plaisir d’abuser des termes de marine, mille sabords !) Il eu finalement la chance de ne laisser qu’une jambe dans l’aventure.

Le tableau a été exécuté une trentaine d’années plus tard sur commande de Watson lui-même qui, devenu homme politique et riche négociant, voulu paraît-il mettre en garde la jeunesse de son temps contre les dangers de la baignade en mer…

Voici donc ce petit joyau de la peinture américaine naissante :

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On frémit à l’idée que le malheureux Watson soit saisi par la gueule béante aux rangées de dents acérées, car le monstre impitoyable s'apprête à n'en faire que quelques bouchées (un Spielberg se souviendra sans doute des mâchoires (jaws) du gros poiscaille !) ; mais le danger vient également des capricieux remous de la houle ballottant le pauvre garçon, nu comme un vers – ce qui le rend d’autant plus vulnérable – et dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’il est en fâcheuse posture. Le déterminisme physique qui est à l’œuvre ne laisse que peu de place au libre arbitre.

Les occupants du canot ne semblent guère optimistes quant au sort qui attend l’imprudent baigneur : deux d’entre eux tentent désespérément de le secourir, tandis qu’à la proue, un personnage vêtu d’un uniforme d’officier de marine brandit une gaffe en guise de harpon, arme dérisoire face à la puissance de la bête vorace. Notons au passage que le peintre a représenté un Antillais à bord de l’embarcation, sans doute pour glisser une touche locale qui ne fait qu’ajouter au pittoresque de la scène (à moins que le personnage symbolise le « sombre » et funeste destin, soulignant par là l’éventualité d’un dénouement tragique). Au registre supérieur gauche, on aperçoit un trois-mâts battant pavillon britannique : il s’agit probablement du navire auquel appartient le canot de sauvetage.

L’instant saisi, qui se veut comme une espèce de cliché photographique, est totalement artificiel et construit pour laisser à penser qu’à ce moment précis se jouent plusieurs futurs possibles : le requin va-t-il happer le jeune homme ? Celui-ci réussira-t-il à saisir la corde ou une des mains qui lui sont tendues ? La gaffe va-t-elle se planter dans la tête de l’animal ?...

La référence biblique est évidente : on peut songer à Jonas avalé tout cru par le monstre marin ou encore au tyrannique Léviathan dévoreur de chair.

 

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Les lignes droites tracées par la hampe de la gaffe et celle de la rame se coupent à la perpendiculaire, or toutes deux sont aux prises avec les éléments naturels ondoyants et chaotiques matérialisés par une série de lignes courbes, incohérentes (les sinuosités de la vague, les formes ovales du requin) ; comme si un combat était engagé entre la rationalité humaine et la sauvagerie désordonnée de la nature. Ainsi avons-nous là une illustration de l’idée classique selon laquelle l’homme, par son ingéniosité et sa technique, doit sans cesse lutter pour soumettre la nature indomptée et originellement inhospitalière (futurs bacheliers bientôt candidats à l’épreuve philo, prenez-en de la graine !) 

 

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Un détail qui a son importance, car fidèle à la réalité, est pourtant assez discrètement représenté : au coin inférieur gauche, l’eau se teinte d’un rouge sombre à peine perceptible et dans lequel disparaît le pied droit de Watson. Gageons que celui-ci est déjà dans l’estomac du squale…