Balthasar van der Ast (1593/94-1657)

Nature morte avec fruits

vers 1635, Ancienne Pinacothèque, Munich

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« Nature morte, cela veut parfois dire nature vivante. »

J.-K. Huysmans, Salon de 1876

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Les langues anglaise et néerlandaise, entre autres, ne s’y trompent pas : still life et Stilleven signifient textuellement « vie immobile » ou encore « vie tranquille ». Ce n’est donc pas la mort qui est célébrée ici, mais bien la vie…

À y regarder de plus près, en effet, cette « nature morte » grouille de vie ! Papillons, reptile, coléoptère et autres bestioles peuplent cet espace. Oui, car en plus des micro-organismes qui doivent ronger de l’intérieur ces fruits plus que mûrs (voire en partie déjà pourris), on peu compter pas moins de sept créatures vivantes représentées sur ce tableau.

Un assortiment de fruits variés semble négligemment posé sur une espèce de console de pierre dont la couleur minérale s’harmonise avec le fond gris du tableau et met en valeur les teintes chaudes des pêches, pommes et prunes aux rondeurs suggestives. On peut remarquer d’emblée qu’il est impossible de trouver ces fruits tous ensemble à la même époque de l’année : les cerises ne se cueillent qu’au printemps, tandis que la pomme et le raisin mûrissent en septembre. La représentation est donc totalement fictive. La présence incongrue des trois coquillages exotiques peut être interprétée comme un clin d’œil aux cabinets de curiosités très en vogue à l’époque.

Sous des apparences de calme figé, cette scène représente en réalité une allégorie du temps qui dévore nos vies et du désastre qui nous guette : la grappe de groseilles et la goutte d’eau, figurées au registre inférieur, sont au bord du gouffre, dans un équilibre précaire, à l’instar de nos fragiles existences.

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Sur la gauche, le lézard, la sauterelle (insecte nuisible s’il en est) et la libellule représentent le vice et le péché, tandis que la mouche, associée à la pourriture et à la putréfaction, constitue une allusion macabre à la précarité de la vie. À l’opposé, le registre supérieur droit est occupé par deux lépidoptères ; or, le papillon, qui naît chenille pour devenir chrysalide puis se métamorphoser en insecte ailé, symbolise la résurrection et le salut de l’âme. Nous sommes donc bien en présence d’un affrontement, d’une lutte ancestrale du bien contre le mal. C’est du reste ce que semble confirmer la diabolique sauterelle juchée à l’envers sur une grappe de raisin (métaphore de l’eucharistie).

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La seule fleur représentée, un œillet rouge et blanc, symbole l’amour conjugal et fidèle, est également sur le point de basculer dans l’abîme. Elle est de surcroît prise d’assaut par une espèce de coléoptère libidineux et pervers.

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Goûtons pour terminer le savoureux paradoxe de cette morale : le tableau est censé nous inviter à méditer sur la vanité des plaisirs de ce monde, la fugacité et la corruption des beautés terrestres, or ce message s’exprime sous la forme d’une œuvre d’art, signe extérieur de beauté et de richesse par excellence.

Sic transit gloria mundi.